Transmission et trauma : les enfants de la guerre

A l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, les juifs sont présents dans tous les pays d’Europe. Au début du XIXème siècle, une grande partie  des juifs européens habitent l’Europe de l’Est, dans des pays comme la Pologne, les Etats Baltes, l’Ukraine, la Russie et la Roumanie. Ce sont en grande majorité des juifs ashkénazes (en 1939, les ashkénazes constituaient 90% de la population juive mondiale).(Malherbe, 2000) Ils ont conservé un mode de vie traditionnel, et ont créé une culture fondée sur la religion et la langue Yiddish Les pogroms russes du début du vingtième siècle entraîneront une émigration importante vers les Etats-Unis. Ces populations juives émigrées et leurs descendants se mobiliseront pendant la Seconde Guerre Mondiale pour venir en aide à leurs coreligionnaires européens. Dans les pays d’Europe de l’Ouest, comme l’Allemagne et la France, les juifs sont en général mieux intégrés à la population. Ils se sont souvent battus pour leurs pays lors de la Première Guerre Mondiale, et ils ont participé à la reconstruction dans les années 20.

Les premiers enfants juifs à être touchés par la vague nazie sont ceux qui habitent en Allemagne, puis ceux des territoires envahis par les Nazis et enfin ceux habitant les pays alliés de l’Allemagne, comme l’Italie à partir de novembre 1938. Les Nazis définissent les Juifs en terme de race et non pas de religion : la judéité devient une question d’hérédité et de descendance. Selon les pays, les critères de judéité varient légèrement, mais le principe de la transmission par le sang reste constant. Les enfants sont donc marqués dès leur naissance par la « race » de leurs parents, et condamnés dès le départ à être exclus de la « race aryenne ».

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Pour la plupart des enfants, c’est la fréquentation de la synagogue qui marque vraiment leur appartenance à la communauté juive. En effet, même les familles les moins pratiquantes se rendent à la synagogue pour  les grandes fêtes. Pour Renée Roth-Hano (1989), être Juive, c’est avant tout être différente : aller à la synagogue au lieu d’aller à l’église, quitter la classe lors de l’instruction religieuse, et ne pas fêter Noël. La famille de Renée est représentative des juifs émigrés d’Europe centrale qui habitaient en France au début des années quarante. Souvent, ils avaient fui, avant la guerre, des situations politiques et économiques difficiles dans leurs pays. Ils rencontraient en France des conditions de vie qu’ils n’avaient jamais connues dans leur propre pays et qui leur procuraient le sentiment d’être libres, de pouvoir enfin vivre « comme tout le monde. » Ils se sentaient juifs, mais ils avaient rompu, en émigrant, avec une vie traditionnelle et communautaire dont ils ne pouvaient soupçonner à l’époque qu’elle manquerait tant à la génération suivante. Ils pensaient presque tous qu’avoir quitté le Shtetl (village) constituait un progrès de l’humanité. Leurs parents n’étaient pas très pratiquants, et ils s’étaient vite adaptés à la vie en France. Certes, ils ne souhaitaient pas que leurs enfants oublient leurs origines et leur éducation, mais ils voulaient qu’ils deviennent des Juifs français, capables de progresser par rapport à leurs parents.

Cela explique pourquoi les lois antisémites de Vichy ont été un véritable traumatisme, surtout pour les juifs émigrés. En effet, les juifs français ont cru, un temps, qu’ils seraient épargnés.

On distingue trois moyens utilisés pour cacher les enfants. Dans le premier cas, les parents trouvent des solutions dans la famille ou auprès d’amis. Dans le deuxième cas, ils se font aider par un organisme officiel. Enfin, le troisième cas, plus rare, concerne les enfants qui ont été livrés à eux-mêmes et qui ont du se cacher par leurs propres moyens.[1] Cependant, ces enfants restent des exceptions, et dans la majorité des cas, des adultes leurs cherchèrent des cachettes.

Des organisations se mettent en place, créées individuellement ou par des familles entières. Dans certains pays, des organismes déjà constitués ont rejoint les réseaux créés par des particuliers avec les mêmes objectifs. L’OSE (Obsczestvo Sdravochraneniya Eryeyev, ou Société pour la Santé de la Population Juive) a été fondée par des médecins juifs en Russie en 1912  Après la révolution, son siège déménage à Berlin, puis à Paris après l’élection d’Hitler en 1933. C’est là qu’elle prend le nom d’ « Oeuvre de Secours aux Enfants et de Protection de la Santé des Populations Juives. » En 1937, l’organisation commence à se concentrer sur la protection des enfants, d’abord ouvertement, puis dans l’illégalité après l’occupation de la France. Au début de la guerre en 1939, l’OSE s’occupe de trois cents enfants réfugiés, principalement allemands et autrichiens, hébergés dans des maisons d’enfants. Les autorités religieuses se mobilisent également, de nombreux couvents accueillent des enfants juifs. En France, des organismes philanthropiques prennent les enfants en charge, comme les Conférences de Saint Vincent de Paul (catholiques), le Comité Inter-Mouvements auprès des Evacués (protestant), le Conseil Protestant de la Jeunesse ou encore le Secours National. Des villages entiers réagissent également. Par exemple, Le Chambon sur Lignon, sous l’égide du pasteur Trocmé et de sa femme, abrite des centaines d’enfants. Des mouvements de jeunesse comme les Eclaireurs israélites de France s’efforcent de cacher des enfants plus petits.

Il faut attendre 1995 pour qu’un président de la République français, Jacques Chirac, déclare la responsabilité du régime de Vichy dans la Shoah. (Mouchenik,2006)

I L’identité par le nom

« Le nom n’est pas un manteau suspendu au vestiaire et que l’on peut arracher ou déchirer, mais, c’est une veste parfaitement adaptée, comme la peau, on ne peut ni la gratter ni l’écorcher sans blesser la personne. »  Goethe.

Le nom, et encore plus le prénom, ont une importance particulière dans la religion juive. Dans son choix entrent en jeu des facteurs familiaux, affectifs, sociologiques et religieux. L’historien Claude Lanzmann a écrit dans un article pour L’Arche « Avons-nous assez réfléchi sur ce qu’il y a de primordial dans la donation du nom ? Car la Shoah fut une attaque radicale et sans précédent contre le nom juif. »[2] Le prénom constitue l’essence même de la personne. Il la situe dans son réseau familial et social, mais aussi, selon l’ethnologue Lévi-Strauss dans son histoire familiale symbolique. Dans la religion juive, le prénom reçu à la naissance ne doit pas être changé ou altéré. Dans tous les actes religieux, seul ce prénom (avec son orthographe exacte) est valable. (Lapierre, 1995)

Or, le nom devient synonyme de judéité, et pour certains enfants, symbole de honte: « Je n’aime pas ce qui m’arrive. J’ai honte de mon nom maintenant. En Alsace, ce n’était pas aussi important : Roth pouvait passer pour un nom local. Mais je me suis mise à avoir honte de beaucoup de choses récemment : de l’origine étrangère de mes parents, de leurs accents prononcés, de la perruque de Grand’ mère – de ne pas être comme tout le monde ».(Roth-Hano, 1989)

La plupart du temps, les enfants cachés doivent adopter une nouvelle identité. Ils changent de nom et doivent apprendre à ne plus répondre si quelqu’un utilise l’ancien.

Après la guerre, de 1945 à 1957,il y a eu en France une vague de changement de nom, d’abord pour prévenir les conséquences sur les enfants nés après guerre d’un regain d’anti-sémitisme, mais aussi à cause de sonorités trop germaniques des noms juifs d’Europe de l’Est (Lapierre, 2001)

II La religion

Le judaïsme est avant tout une religion de tradition, dont l’enseignement se transmet essentiellement au sein de la famille. Les parents ont l’obligation d’enseigner l’amour de Dieu, le respect de ses commandements et les paroles de la Torah à leurs enfants.

Les enfants venant de familles juives pratiquantes, ont naturellement plus de mal à se détacher de leurs racines religieuses. D’autres, qui ont souvent appris leur judéité tardivement, parfois, seulement, lors de la mise en place des mesures anti-juives dans leur pays, ont moins de difficulté à abandonner leur religion. Dans la majorité des cas, les enfants cachés sous une nouvelle identité doivent observer les rites de la religion chrétienne pratiquée par la famille ou l’institution d’accueil. Ils n’ont pas subi d’expériences de conversion en tant que telles. La plupart des familles d’accueil n’avaient pas pour but de faire du prosélytisme ; ils pensaient que dissimuler leur véritable identité aux plus jeunes enfants jusqu’à la fin de la guerre était le meilleur moyen de les protéger. Les enfants à partir de quatre à cinq ans, en revanche, avaient plus de mal à dissimuler leur identité juive. Ne pas pouvoir répondre à une remarque antisémite, par exemple, leur faisait éprouver un sentiment de honte : honte de ne pas pouvoir répondre, d’être impuissant et finalement, d’être Juif. (Dwork, 1991)

Plusieurs facteurs ont joué sur l’adoption de la religion chrétienne par les enfants. D’abord, ceux qui étaient seuls dans une famille chrétienne ou dans une institution assimilaient plus facilement le christianisme que ceux qui étaient cachés avec un ou plusieurs membres de leur famille. Renée Roth-Hano, cachée avec ses petites sœurs dans un couvent, a l’impression de trahir ses parents, car elle estime qu’elle n’a pas reçu assez d’instruction religieuse dans la religion juive pour pouvoir la transmettre à ses sœurs, et elle voit que celles-ci se rapprochent de plus en plus du catholicisme. Elle se sent persécutée pour une foi qu’elle ne connaît pas suffisamment pour qu’elle lui apporte du réconfort, et dont ses parents ont toujours évité de parler .Le refus de ses parents de lui parler de la religion juive amène Renée à considérer les divers avantages que la religion catholique présente, en particulier pour les femmes :« Les femmes juives ne peuvent jamais devenir des saintes. Elles ne sont même pas censées toucher la Torah ou prononcer le nom de Dieu. […] Au moins ici, Dieu est plus gentil avec les femmes ! Il a fait de Marie la mère de Jésus et de la petite Thérèse de Lisieux une sainte ![…]. Je me sens déchirée. Je ne sais pas quel chemin prendre. » (Roth-Hano, )

Bien sûr, plus un enfant vivait longtemps dans une famille chrétienne et plus il adoptait ses coutumes. Certains enfants ont été tellement inspirés par le christianisme de leur famille d’accueil qu’ils ont décidé de se convertir définitivement. Ainsi, Sara Spier explique :

« Ils m’ont dit qu’ils n’auraient jamais pu faire ce travail de résistance, si dangereux, sans la foi. […] Je pense que je suis devenue chrétienne parce que, eh bien, je voulais être l’une d’entre eux! J’ai été chrétienne pendant neuf ans, je pense (1943-1952), longtemps. Calviniste. […] Je pense que cela me donnait une espèce de sentiment d’appartenance ». (Dwork, 1991 )Un prêtre polonais, le Père Romuald Jakub Weksler-Waskinel raconte qu’il a été élevé dans la religion catholique par un couple polonais. Ce n’est que douze ans après son ordination que sa mère d’adoption, malade, lui a révélé qu’il n’était pas son fils, et qu’il était juif. Sa véritable mère lui avait confié le bébé avant d’être déportée, en disant : « Vous êtes chrétienne. Vous pensez que Jésus était juif. Au nom de ce juif, sauvez cet enfant. Elevez-le dans le catholicisme. Un jour », avait-elle prédit, « il deviendra prêtre. »[3]

Malgré l’horreur des camps, la plupart  conservent leur foi en Dieu, et récitent leurs prières chaque soir. Livia Bitton-Jackson explique que la nuit avant la décimation annoncée, toutes les habitantes de sa baraque se sont mises à réciter les psaumes à voix haute.[4] Rena Kornreich Gelissen, bien que manquant cruellement de nourriture, décide avec sa sœur de jeûner pour Yom Kippur. Elle explique aussi que, lorsque, parfois, elles ont de la viande, certaines jeunes filles juives orthodoxes échangent cette viande non casher contre du pain.

 

IV La structure familialewww2 5

 

Lors des départs, les familles éclatent. Les familles cachées ensemble comme celles d’Anne Frank sont extrêmement rares. En effet, cacher une personne recherchée, même une seule, était   difficile. Il fallait un espace, de la nourriture supplémentaire, une vigilance constante et surtout de la chance. Cacher une famille entière demandait encore davantage de précautions et d’organisation. Des familles choisissaient de se séparer de leurs enfants pour multiplier les chances de survie de la lignée. Des enfants seuls étaient plus faciles à emmener dans les cachettes, les plus jeunes n’ayant pas besoin de papiers d’identité.

De nombreux parents hésitaient cependant à se séparer de leurs enfants. Pendant longtemps, du fait de l’ignorance  des camps d’extermination, les parents préféraient que leurs enfants les accompagnent dans les « camps de travail » où ils étaient supposés aller. Confier leurs enfants à de parfaits inconnus, souvent assez jeunes, relevait d’un grand courage de la part des parents. La plupart des résistants qui ont convoyé des enfants expliquent qu’ils ont pu faire ce travail parce que, justement, eux-mêmes étaient trop jeunes pour avoir des enfants (une vingtaine d’années) et qu’ils ne pouvaient donc pas comprendre l’angoisse des parents.   Piet Meerburg  explique : « Je réalise maintenant que je ne comprenais la situation qu’à moitié. […] Je pense que seuls les gens très intelligents et sages arrivaient à la conclusion qu’ils devaient se séparer de leurs enfants, car c’est tellement peu naturel de confier son enfant à un parfait étranger. […] En tant que garçon de vingt et un ans, vous ne réalisez pas. » (Dwork, 1991)

Anne Frank, le 13 janvier 1943, écrit : « Dehors, il se passe des choses affreuses. […] Les familles sont écartelées, hommes, femmes et enfants sont séparés. Des enfants qui rentrent de l’école ne trouvent plus leurs parents. […]Et nous, nous nous en tirons bien, mieux même que des millions d’autres gens, nous sommes en sécurité, nous vivons tranquilles et nous mangeons nos économies, comme on dit. Nous sommes si égoïstes que nous parlons d’ « après la guerre », que nous rêvons à de nouveaux habits et de nouvelles chaussures, alors que nous devrions mettre chaque sous de côté pour aider les autres gens après la guerre, pour sauver ce qui peut l’être. »ww2 3

Souvent, l’enfant est confié à des inconnus, parfois, il est adultifié : dans le cas des enfants cachés, ou dans la déportation, les aînés se retrouvent chargés des plus jeunes. Ainsi, Renée Roth-Hano () témoigne de cette dissociation compliquée entre le rôle de mère qu’elle doit assumer envers ses sœurs, et son besoin d’être protégée par sa mère. La visite de leur mère  durant leur séjour au couvent éveille chez Renée des sentiments contradictoires : elle est heureuse de revoir sa mère, et de lui prouver qu’elle s’est bien occupé de ses petites soeurs. Mais « Pauvre Maman : elle a maintenant l’air plus petite, plus fragile, comme si elle avait elle-même besoin d’être protégée. J’attendais une mère parfaite, et j’ai découvert un être humain… »

L’univers concentrationnaire vise à déshumaniser les prisonniers : il n’y a plus ni homme, ni femme, ni jeunes filles, ni femmes mûres; toutes les différences se sont effacées face au traitement inhumain subi. Le camp est un monde où l’enfance n’existe pas vraiment : s’ils sont laissés en vie, les enfants sont traités comme des adultes. Etre un enfant ou une femme accompagnée d’un enfant à l’arrivée à Auschwitz est synonyme de gazage immédiat. Seuls quelques enfants sont laissés en vie pour servir d’esclaves aux Nazis. Bruno Bettelheim explique que certains prisonniers ont développé des comportements infantiles, comportements qui ont été entraînés par certaines tortures subies, notamment les travaux forcés et inutiles, l’interdiction d’aller aux toilettes en dehors de certains horaires, le respect dû aux gardes et la privation de rapports sexuels. Cette impression de nouvelle naissance et de perte d’identité antérieure est renforcée par la substitution du nom par un numéro d’immatriculation tatoué sur les prisonniers.

Parfois, l’isolement des enfants cachés provoque des bouleversements encore plus complexes : Eva Schloss cachée avec sa mère, n’a de contacts avec les hommes que lors des rares occasions où la famille est réunie et où elle retrouve son frère. C’est donc avec lui qu’à treize ans, elle découvre la sexualité :«  Dans le noir, je me glissais vers son lit et me glissais à côté de lui pour un câlin. Nous nous embrassions et nous étreignions, tout à notre joie d’être de nouveau ensemble, jusqu’à ce que notre sexualité naissante et notre énergie réprimée ne nous excitent davantage. Les étreintes et les baisers devenaient de plus en plus furtivement agréables. Nous nous mettions alors à nous caresser, et nous ressentions de merveilleux élans d’amour adolescent. Nous ne faisions rien de vraiment mal, et nous avions très peur que nos parents ne découvrent ce que nous faisions, mais nous ne pouvions pas nous en empêcher. Chacun d’entre nous n’avait que l’autre à aimer ». (Schloss, 1999)

Eva Geiringer, dont la mère épousera après la guerre Otto Franck, le père de Anne explique qu’alors que son père et son frère avaient le type sémite, elle-même et sa mère pouvaient facilement passer pour des « aryennes » : « Je n’avais pas à m’inquiéter parce que j’étais née avec des yeux bleus vifs, la peau claire et les cheveux blonds, et je ressemblais donc à n’importe quelle petite Hollandaise. »[5]

Ces jeunes filles souvent tout juste pubères sont à l’âge où elles découvrent leur corps et où elles prennent conscience de l’image qu’elles donnent aux autres. Elles cherchent leurs ressemblances avec leurs parents, comme pour se rassurer de leur appartenance à leur famille. Confrontées à des visions caricaturales de juifs, elles doivent faire l’effort de  se différencier par rapport à ces visions. Elles sont amenées à vérifier non seulement leur appartenance à leur famille, mais aussi à un peuple, le peuple juif.

Certains enfants pouvaient passer pour « aryens », et vivre à visage découvert : leurs familles d’accueil les faisaient passer pour des membres de la famille ou pour des réfugiés. Cependant, certains enfants, qui avaient un physique trop typé, qui ne parlaient pas la langue et dont la présence soulevait trop de questions devaient être véritablement cachés, dans des caves, des greniers, des granges ou des poulaillers.

Le plus souvent, les enfants ne sont pas restés pendant  toute la guerre dans une même famille. En Hollande, les enfants ont changé en moyenne quatre fois de cachette, mais certains en ont changé une bonne douzaine de fois. Dans la plupart des cas, les parents n’étaient pas autorisés à savoir où se trouvaient leurs enfants.

Certains garçons étaient déguisés en petites filles, ce qui était particulièrement difficile pour eux puisqu’ils perdaient leur sexe en même temps que leur identité. De plus, ils rencontraient des problèmes de langage et de comportement.[6] Les enfants plus jeunes étaient plus faciles à héberger car ils s’adaptaient plus vite et risquaient moins de révéler leur judéité. Les parents se séparaient plus souvent des filles, surtout dans les pays de l’Est, à cause des risques et des rumeurs de viol. La plupart des enfants cachés furent bien traités par leurs familles d’accueil, mais ce ne fut pas le cas de tous. Certains durent endurer des sévices physiques ou sexuels de la part de leurs « protecteurs. » Des études réalisées en Hollande estiment que plus de 80% des enfants ont été bien traités, 15 % occasionnellement maltraités, et 5% continuellement maltraités.[7]

Les petites filles sont séparées de leurs familles au tout début de leur puberté, un moment crucial pour leur développement en tant que femmes. Durant la pré-adolescence que les jeunes filles sont confrontées à des changements multiples : des transformations biologiques liées à la puberté aux évolutions psychologiques qui accompagnent l’émergence d’une sexualité adulte. C’est également la période où elles ressentent le plus la pression de la société qui les oriente dans un modèle de représentation sexuée. De plus, dans la religion juive, l’âge de douze ans est un âge critique.  Ainsi, dans l’un des textes sacrés du judaïsme, la Mishnah[8], on peut lire : « Une fille de onze ans et un jour – ses vœux doivent être examinés [pour savoir si elle a compris l’importance de ce qu’elle a fait]. Si elle a douze ans et un jour, ses vœux sont valides ».[9] A l’âge de douze ans, les jeunes filles sont soumises à l’obligation d’observer les préceptes de la Torah. Elles sont tenues de connaître tous les commandements qu’elles doivent respecter, en particulier les lois relatives aux femmes, comme les Lois de pureté familiale, de décence dans la conduite et l’habillement.

Pour la première fois dans l’histoire, les femmes et les enfants ne sont pas épargnés par la sentence : ils sont explicitement condamnés à mort, au même titre que les hommes. En 1986, l’historien allemand Eberhard Jäckel définit l’Holocauste de manière particulièrement appropriée : « L’extermination des Juifs par les Nazis était unique car jamais auparavant un Etat, sous l’autorité responsable de son chef, n’avait décidé et annoncé qu’un groupe spécifique d’êtres humains, incluant les personnes âgées, les femmes, les enfants et les bébés, serait tué, jusqu’au dernier, et mis en oeuvre cette décision avec tous les moyens dont il disposait. »[10] D’ailleurs, les femmes sont particulièrement visées, puisqu’elles sont les génitrices de la ‘race maudite’.. Deux millions d’enfants meurent pendant l’Holocauste, environ neuf enfants juifs sur dix vivants en Europe à l’époque.

Chez certains Juifs traditionalistes, les femmes ne doivent montrer leurs cheveux qu’à leurs maris, et portent une perruque ou un chapeau afin de les cacher aux autres hommes, tant le symbole sexuel est fort. Pour Rena Kornreich Gelissen, les cheveux occupent une place importante dans son enfance : sa famille est Juive orthodoxe, et c’est Rena qui se charge de raser les cheveux de sa mère. Ce sera l’absence de cheveux qui frappera Rena le plus à son arrivée à Auschwitz, au point qu’elle croira tout d’abord être dans un asile de fous : « Je suis quelque part vers la fin de cette ligne lorsque des gens commencent à sortir de l’autre côté, sans cheveux. Me penchant vers la fille à côté de moi, je murmure, « Voilà d’autres fous. Nous devons être dans un asile de fous. » Elle acquiesce de la tête. ». (Kornreich Gelissen, 1996)La tonte est la première étape du processus de déshumanisation des prisonniers. Les jeunes filles y perdent leur maturité nouvellement acquise : elles ont vu des poils apparaître sous leurs bras et sur leurs pubis il y a peu de temps, et elles s’en voient privées, comme si elles retombaient au statut d’enfant après avoir été femmes. (Schloss, )

« On me tient par la tête et on me pousse brutalement sur une chaise. Le juron d’une tondeuse électrique se rapproche de mes oreilles et une main rude pousse ma tête en avant. « Bouge pas » On me parle durement, on me traite comme si ma peau était du papier de verre. Partant de la base de mon cou jusqu’à mon front, la tondeuse coupe et écorche ma peau, arrachant les cheveux de mon crâne. J’enfonce plus profondément mes ongles dans mon bras, et essaye d’empêcher mes larmes de couler sur mes joues désinfectées. Seules les femmes mariées se rasent le crâne. Nos traditions, nos croyances, sont bafouées et ridiculisées par leurs actes. Ils rasent nos têtes, nos bras ; même nos poils pubiens sont ôtés aussi rapidement et cruellement que les autres poils de notre corps. On nous tond comme des moutons.. ».[11]

Ces jeunes filles voient disparaître toutes les marques physiques de leur puberté et,  alors qu’elles viennent tout récemment d’acquérir le sentiment de pudeur, on les oblige à dévoiler leur univers intime. Bloeme Evers-Emden, une survivante, explique que pour elle, c’est au moment où elle a dû se dévêtir qu’elle a compris que sa vie avait changé :« Pour moi, ce fut un immense choc. J’avais dix-huit ans, j’avais reçu une éducation stricte et pudique, conforme à la mentalité de l’époque. Il va sans dire que j’étais immensément gênée. Je me souviens d’avoir eu l’impression d’une cassure en moi, à cette idée d’être là, entièrement nue devant des hommes. Puis la pensée me vint, violente, impérative, que dorénavant d’autres normes auraient cours, d’autres valeurs, qu’il me faudrait m’y adapter, qu’une vie entièrement nouvelle commençait- ou que ce serait la mort. » (Denenberg, 2005)

Rena Kornreich Gelissen ( )mentionne ses règles.A l’inconfort physique s’ajoute l’inconfort moral de la solitude : Rena se remémore sa mère lui expliquant comment se protéger avec un linge propre, et essaye de nettoyer le papier journal sur son pantalon encore plus sale, tout en se rendant compte de l’inutilité du geste. De plus, l’époque est encore particulièrement pudique, et elle n’ose même pas en parler avec sa soeur. Cependant, même si avoir leurs règles exposait les femmes à des risques de mauvais traitements du fait de leur ‘saleté’, les rares, qui les avaient encore, étaient ainsi rassurées sur leur féminité et leur fertilité.  Rena conservera ses règles longtemps, et pour elle, c’est à chaque fois un moment d’angoisse : « Une fois par mois, mes règles arrivent encore, sans prévenir. C’est quelque chose que j’appréhende et que j’attends, ne sachant jamais quand elles vont apparaître. Serai-je en train de travailler ? Serai-je dans la queue pour le rasage un dimanche, honteuse devant les hommes ? Aujourd’hui sera-t-il le jour où je ne trouverai rien pour endiguer le flot et où les SS décideront de me battre à mort pour mon impureté ? Ou le jour ou le chiffon que j’aurai pu trouver me donnera une infection ? »

Rena explique que pour elle, une des épreuves les plus dures est la séance de rasage qui a lieu toutes les trois semaines. En effet, les prisonnières sont rasées par des prisonniers hommes, et peuvent donc se retrouver nues face à leurs fils, leurs frères ou leurs amis.

« Nous sommes des jeunes femmes, vierges; notre religion ne nous permet pas de nous dénuder, même pas devant notre propre époux. Cela ne met pas notre vie en danger, mais c’est dégradant. […] Les officiers allemands se promènent de long en large, en nous regardant comme si nous étions des spécimens intéressants de leur collection d’insectes. […]

C’est tellement avilissant. Je ne peux pas le supporter. Je deviens un morceau de chair […] je contiens mes émotions jusqu’à ne plus rien voir et ne plus rien sentir. »[12]

.La reconstitution de « familles »

L’une des caractéristiques de l’internement des femmes est la formation de « familles de substitution ». Une grande majorité des survivantes décrit cette solidarité féminine, connue sous le nom de Lager Schwestern « soeurs de camp » (Gurewitsch,1998) [13] Ces familles pouvaient être formées au hasard, selon la répartition des femmes dans les baraquements, à leur arrivée dans le camp, ou intentionnellement, des femmes se choisissant mutuellement pour se soutenir, en fonction de leur langue, de leur nationalité, de leur pratique religieuse ou de leur affiliation politique.

Ces familles de substitution donnent aux femmes une raison de survivre. Selon une survivante, « Si vous n’avez pas de soeur, vous n’avez pas la pression, la responsabilité absolue d’être encore vivante à la fin de la journée. » (Leitner, 1978) Magda Somogyi, seize ans, se retrouve dans la baraque réservée aux jumeaux à Auschwitz avec sa sœur de dix-sept ans. Très vite, elles s’attribuent le rôle de parents envers les enfants plus jeunes :« J’étais la petite maman de deux jumelles appelées Evichkla et Hanka. Ma sœur était une mère pour Hanka et j’étais une mère pour Evichka…La vie était relativement meilleure puisque Evichka avait une mère et Hanka avait une mère. […] Je disais toujours, « Ne pleure pas, Evichka, je suis avec toi; tu n’es pas toute seule. » »(Dwork, 1991)

Myrna Goldenberg (2004) explique que de nombreuses rescapées des camps attribuent leur survie à leur passé de mères de famille. Les hommes ont été privés de leurs activités professionnelles par les Nazis : or, c’étaient ces activités qui permettaient aux hommes juifs de dominer leurs femmes, à la fois sur les lieux de travail, à la synagogue ou dans la vie quotidienne. Privés de ces activités, ils se sont retrouvés dans une situation plus difficile que les femmes, qui possédaient plus d’expérience et de compétence pour assurer la vie ou la survie de leur famille.

Même le rapport mère – fille s’inverse dans le camp. Alors qu’en général les parents tentent d’empêcher leurs enfants de manger n’importe quoi ou de porter des objets à la bouche, Elli essaye d’empêcher sa mère de manger des vers, qui refuse d’entendre la vérité, comme un petit enfant (Bitton Jackson, 1999).ww2 2

V L’après : un phénomène d’amnésie collective

La culture de l’après-guerre a fait taire les survivants. Pour ne pas gâcher l’euphorie de la victoire, les pays vainqueurs ont volontairement oblitéré les horreurs commises par les Nazis. Ainsi, lorsque Primo Lévi tente en 1948 de témoigner de l’horreur des camps dans Si c’est un homme, le livre ne se vend qu’à sept cent exemplaires. (Cyrulnik, 1999) On assiste à un phénomène d’amnésie collective. Ceux qui voudraient témoigner se retrouvent dans une société qui veut à tout prix effacer les atrocités commises, et qui n’accepte de se souvenir des années de guerre qu’à travers les visions positives de la résistance et de la solidarité. Même le Journal d’Anne Frank a du mal à percer, malgré les nombreuses notes d’espoir qui y figurent.

Bruno Bettelheim (1979) décrit les trois mécanismes qui sont entrés en jeu lorsque le monde a appris l’existence des camps d’extermination. D’abord, on ne pouvait envisager que cette détermination à éradiquer la race juive ait été le fait de la race humaine. Il fallait donc l’imputer à un petit groupe de pervers ou de malades mentaux.  Ensuite, on a cherché à minimiser l’importance du phénomène. Enfin, une fois que l’inadmissible a été finalement entendu et compris, il a fallu l’effacer le plus rapidement possible des esprits des populations.

Il faudra presque vingt ans pour qu’enfin, le monde soit prêt à entendre les survivants et à tenter de comprendre ce qui s’est passé. Des courants néo-nazis et nationalistes ressurgissent en Europe, faisant prendre conscience aux acteurs qu’il est temps de tirer des leçons du passé, et de faire comprendre aux jeunes générations la portée de la Shoah. De plus, les rescapés incapables, auparavant, de raconter leurs épreuves ont désormais le recul nécessaire pour témoigner de leurs expériences. Dès le début des années 1970, le sujet des camps de concentration devient un sujet  énormément traité, en particulier dans la littérature pour la jeunesse. Historiens, sociologues, juristes, psychologues, philosophes, romanciers et cinéastes ont cherché à dire l’indicible, à raconter la Shoah, et surtout à prévenir par leurs écrits un renouvellement de l’horreur. Selon l’historien Lawrence Langer (1975), l’Holocauste a donné naissance à une « littérature de l’horreur » : « La littérature de l’horreur traite d’une catégorie de réalité à laquelle l’esprit humain n’a jamais été confronté auparavant, et dont le langage du fait est tout simplement insuffisant à en décrire l’essence…Deux forces sont en jeu…dans la littérature de l’horreur : Le fait historique et la vérité imaginative. La littérature de l’horreur n’est jamais entièrement inventée : le souvenir du véritable Holocauste bouillonne éternellement dans ses profondeurs souterraines. Cependant, une telle littérature n’est jamais non plus entièrement factuelle…».

Néanmoins, de nombreux survivants considèrent que  « lorsqu’il est question de l’Holocauste, on ne doit pas jouer avec les mots ou avec la forme, on doit se contenter de raconter les choses telles qu’elles se sont passées, aussi précisément que possible. Il est rigoureusement interdit d’introduire un quelconque élément créatif extérieur au souvenir. » (Appelfeld, 2005)

Aharon Appelfeld (2005) montre que le témoignage de ceux qui étaient enfants pendant la guerre est radicalement différent de celui des adultes. En effet, « si l’adulte survivant pouvait évoquer ce qu’avait été la vie avant guerre, pour ces enfants l’Holocauste était le présent, leur enfance, leur jeunesse. […] Les enfants, eux, n’avaient pas de vie passée ou bien elle avait été effacée. » C’est pourquoi les adultes ont longtemps dédaigné leurs récits, qui leurs apparaissaient partiels, imprécis, trop « sentimentaux ».

Pour Appelfeld (2005) cette différence vient de ce que : « Lorsque ceux qui étaient adultes pendant la guerre ont raconté leur histoire, ils ont mis l’accent sur la chronique : les noms, les lieux, les dates. Leurs sensations, leurs sentiments étaient formulés en termes très généraux, sans aucune introspection. Mais pour les enfants qui avaient survécu, la guerre représentait toute leur vie. Ils étaient incapables de parler de l’Holocauste en termes historiques, théologiques ou moraux ; ils ne pouvaient parler que des peurs, de la faim, des couleurs, des caves, des gens qui étaient gentils avec eux ou de ceux qui les maltraitaient. C’est dans cet horizon limité que réside la puissance de leur témoignage. » (Appelfeld, 2005)

Les enfants séparés de leurs familles pendant la guerre, cachés par les étrangers ont, en général, gardé l’espoir de retrouver leurs familles dispersées. Incapables d’envisager la vie d’après-guerre, la plupart d’entre eux envisagent pourtant la reprise d’une vie normale, de la vie d’avant, avec la sécurité et les certitudes que leur apportaient leurs foyers, ce dont ils avaient été privés durant les années passées à se cacher.  Lorsque des enfants ont survécu à des années passées dans une cachette sans nouvelles de leurs parents, leur premier réflexe est de retourner dans leur ancien « chez eux », souvent persuadés que leurs parents vont y être et qu’ils les attendent, même quand ils les ont vus arrêtés de leurs propres yeux. (Dwork, 1991)

Après la libération, les survivants, et en particulier les enfants, tentent de reprendre leur place dans un monde qu’ils ont quitté pendant trois, quatre, voire même parfois cinq ans.  Pour ceux qui retrouvent leurs parents ou au moins un père ou une mère, le retour à la vie normale est souvent plus aisé. Cependant, ni l’enfant ni le parent ne sont restés les mêmes. Des enfants qui ont gardé le souvenir de parents jeunes, dynamiques, souriants retrouvent des survivants des camps de concentration, des squelettes vivants, avec des souvenirs insupportables. Ainsi, Simone, une jeune juive, raconte : « Peu à peu, mon père se met à raconter : Paris, Vel d’Hiv, Drancy, le train, le convoi, la chambre à gaz, les fours crématoires, la fumée âcre…

A partir de ce jour, après cette descente aux enfers, j’ai tout fait pour ne plus l’écouter. Pourtant, il avait besoin de parler. Mais ciel ! Je ne pouvais devenir sa mère, moi qui en manquais…Arrête, mon père, je veux vivre, je ne veux rien avoir à faire avec ça. » (Guéno, 2002)

La communication dans les familles est difficile : les enfants n’ont pas de mots pour raconter ce qu’ils ont vécu en cachette. Parfois, les traumatismes vécus par les survivants sont tellement importants que les familles réunies se déchirent à nouveau. De plus, rien n’a été prévu pour le retour des survivants : de nouvelles familles se sont installées dans les appartements occupés par les familles juives avant leur déportation, et elles refusent souvent de partir.  Les objets de valeur qui ont été laissés à la garde de voisins complaisants ont mystérieusement été volés ou bien encore ceux qui étaient supposés prendre soin des meubles, de l’argenterie ou des habits ne se souviennent de rien.

Les survivants se retrouvent sans ressources. Les enfants orphelins ont parfois la chance d’être adoptés par les familles qui les ont accueillis pendant les années de guerre. D’autres se retrouvent pris en charge par des associations. D’autres encore, ceux qui ont une quinzaine d’années, se voient forcés de trouver du travail, sans avoir la possibilité de reprendre leurs études. Les plus jeunes, pour qui l’école est encore obligatoire, ont des difficultés à se réinsérer dans le milieu scolaire.

Les adolescentes qui reviennent des camps de concentration ont en général entre quinze et vingt ans. Comme les enfants cachés, elles reviennent dans un monde où elles n’ont plus de repères. Elles ont subi des traumatismes indélébiles, elles ont côtoyé la mort, elles ont été privées de leur statut de jeunes filles pour devenir des numéros, empêchées de grandir dans leur corps de femmes. Leurs expériences sont certes plus atroces que celles des enfants cachés, mais toutes sont des survivantes, confrontées à une Europe qui veut oublier la guerre, oublier l’Holocauste. Aucune structure n’est prévue pour aider psychologiquement les victimes.  Ce n’est qu’en 1991 qu’a été créée l’Association Internationale des Enfants Cachés pendant la Guerre. Au milieu des années 1990, des réseaux de recueils de témoignages se constituent – souvent à l’instigation d’historiens, de psychanalystes et de psychologues essentiellement nord-américains.(Zadje, 2005)www2 4

Zadje (2005), explique : « Le retour des internés fut un nouveau traumatisme. L’accueil qui leur fut réservé ne sut répondre à leurs besoins vitaux : celui de les réintroduire dans le monde ‘normal’. Ils n’étaient plus les mêmes ; tout en eux avait été modifié : leurs corps, leur appareil digestif, leur système hormonal, leur rythme de sommeil, leur activité onirique, leur perception, leurs réflexes, leurs langues, leurs convictions, leurs pensées, etc. En revenant dans la société des humains […] ils ont reçu deux types d’accueil : ils furent traités soit en complets étrangers, soit en familiers inchangés. Dans les deux cas, il s’agissait d’une réaction totalement inadaptée, et les survivants ont tous souffert de ne jamais être totalement ‘revenus’. »

Cette incompréhension du reste du monde, ainsi que le besoin de fuir le lieu de l’Holocauste, ont provoqué chez de nombreux survivants l’envie de quitter l’Europe, et de s’installer aux Etats-Unis ou encore en Israël, parfois immédiatement après la guerre, parfois dans les années 1950.

Selon Nathalie Zadje (2005), les survivants de la Shoah se posent de nombreuses questions, mais surtout trois questions essentielles : Pourquoi cela est-il arrivé ? Comment ai-je survécu ? Pourquoi moi ? Les enfants résilients, ceux qui sont parvenus à se construire en tant qu’adultes équilibrés, ont dû surmonter un fort sentiment de culpabilité. En effet, ils se demandent pourquoi eux sont encore en vie alors que le reste de leur famille a disparu. Parfois, ils se sentent responsables d’événements totalement indépendants de leur volonté, comme l’arrestation de leurs parents ou la mort d’un proche dans un camp.

Boris Cyrulnik (1999) analyse le comportement des survivants de l’Holocauste. Se fondant sur une enquête effectuée en Israël en 1994, il constate qu’il y avait à l’époque en Israël deux cent mille personnes âgées de près de soixante-cinq ans survivantes de l’Holocauste : vingt-huit pour cent ont survécu aux camps, cinquante-huit pour cent ont été cachés et presque dix pour cent ont été des résistants armés malgré leur très jeune âge. Il se trouve qu’après la guerre, tous ces enfants ont été dépressifs pendant plusieurs années, sauf les enfants résistants armés.

Yoram Mouchenik (2006), travaillant avec un groupe d’anciens enfants cachés, cite le témoignage d’un des participants expliquant que le fait d’avoir des parents déportés dans le même convoi, donc morts ensemble, lui permet de considérer les membres du groupe comme une fratrie, de se reconstituer une famille et d’obtenir un étayage.


BIBLIOGRAPHIE

Appelfeld A., “L’Holocauste lorsqu’on est enfant », Le Nouvel Observateur, 13-19/01/2005.

Bettelheim, B., Surviving and other essays, New York, Vintage Books, 1980, (1952).

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Bitton Jackson Livia (1999), I Have Lived a Thousand Years, Londres, Simon & Schuster.

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Gurewitsch B. ed.,(1998). Mothers, Sisters, Resisters: Oral Histories of Women who Survived the Holocaust, London, University of Alabama Press.

Guéno, J-P ed., (2002), Paroles d’étoiles – Mémoire d’enfants cachés (1939-1945), Paris, Librio.

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Schloss E. (1992), Eva’s Story, Edgeware, Castle Kent.

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Ce n’est qu’un nom sur une liste, mais c’est mon cimetière : Traumas, deuils et transmission chez les enfants juifs cachés en France pendant l’Occupation / Yoram Mouchenik. Préfaces de Boris Cyrulnik et de Marie Rose Moro

Zadje N., (2005), Guérir de la Shoah, Paris, Odile Jacob.

 

ANNEXES

Témoignant bien des années plus tard de leur expérience, les femmes citées reconstruisent avec une certaine subjectivité l’Histoire à travers le récit de leur histoire personnelle. Une grande majorité de ces auteurs sont nés en Europe entre 1925 et 1935, ils ont subi la guerre et se sont installés ensuite aux Etats-Unis. C’est par exemple le cas de Livia Bitton-Jackson, née en 1931 en Hongrie, qui émigre aux Etats-Unis en 1951, d’Ilse Koehn, née en 1929 en Allemagne qui  émigre aux Etats-Unis  en 1958, de Marion Blumenthal, née en Allemagne en 1935, qui émigre en 1948 aux USA et de  Renée Roth-Hano, née à Mulhouse en 1931, qui émigre aux Etats-Unis.

Quelques-unes de ces femmes ont pu quitter leur pays avant que celui-ci ne soit occupé par les nazis, comme Olga Levy Drucker, née en 1927 à Stuttgart, qui a bénéficié du Kindertransport puis a quitté l’Europe pour l’Amérique,  Irene Watts, née à Berlin en 1931 ou Edith Baer, née dans les années 1930 en Allemagne, qui  part pour les Etats-Unis en 1940. Judith Kerr, née à Berlin en 1923, a quitté l’Allemagne avant la guerre pour la France, puis l’Angleterre.

 

Olga Levy Drucker explique dans la postface de son livre :

« Quand nos trois enfants ont eu l’âge de poser des questions, j’ai commencé à explorer mon héritage juif. Depuis, je continue cette exploration. En juin 1991, à l’âge de soixante-trois ans, j’ai célébré ma propre Bat Mitzvah. »[14]

Lors de ses années en Angleterre, elle a vécu dans plusieurs familles. Lorsqu’elle repense à son enfance, elle remarque : « Je pense aux millions de réfugiés dans le monde encore aujourd’hui- de trop nombreux enfants. Je sais combien ils doivent se sentir perdus et effrayés. Je suis passée par là. Je sais qu’ils ont encore plus besoin d’amour et de compréhension que d’abris et de nourriture. Quand je repense à mon enfance, je comprends que ces deux éléments, l’amour et la compréhension, sont les plus durs à donner à un enfant qui n’est pas le vôtre. ». (Levy Drucker, 1992).Elle rédige Kindertransport pendant la guerre du Golfe.

 

Rena Kornreich Gelissen est née à Tylicz, en Pologne en 1920, dans une famille juive orthodoxe de quatre enfants. Sa famille fuit en Slovaquie, mais Rena sera déportée en 1942 avec sa jeune sœur. Son histoire est unique, car elle a fait partie du premier convoi de femmes juives vers Auschwitz, et elle y est restée pendant trois ans et 41 jours. A la Libération, elle et sa sœur seront envoyées en Hollande. Elle rencontre son futur mari en travaillant pour la Croix-Rouge, et l’épouse en juillet 1947. Le couple émigre aux Etats-Unis en 1954, ils ont eu quatre enfants.

Judith Kerr est ravie de voir que son oeuvre a contribué à l’évolution de son pays d’origine, mais souligne que « [son] seul but était d’écrire sur [sa] famille, parce qu’elle était et sera toujours l’élément le plus important de [sa] vie. »[15]

Renée Roth-Hano explique :

« J’ai trouvé que le journal intime était le meilleur moyen de décrire ces temps-là et la terreur montante que nous ressentions. J’ai essayé de garder les dates du journal aussi près que possible des événements tels qu’ils ont eu lieu.

De nombreuses années se sont écoulées depuis mon enfance dans la France occupée, amenant des manques et des erreurs inévitables. Cependant, l’essence de mes souvenirs et de mes sentiments a été capturée avec ses moments tragiques, cruels et tendres.[16]

Eva Schloss a été poussée par des amis et par son mari à raconter son expérience de l’Holocauste. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 qu’elle arrive à faire face à ses souvenirs et décide de témoigner. Elle explique dans la préface de son livre qu’ « en dépit de ce qui m’est arrivé pendant la guerre, je ne ressent aucune amertume ou haine, mais d’un autre côté, je ne crois pas en la bonté de l’homme. »[17] Elle se pose de nombreuses questions :

Pourquoi ai-je été sauvée, et pas des millions d’autres, dont mon père et mon frère ? Le monde a-t-il fait des progrès après le déroulement de cette extermination massive ? Ne faut-il pas dire et redire cette histoire et la considérer sous tous les angles ? Combien de temps reste-t-il à la poignée de survivants avant que leurs souvenirs inimaginables, qu’ils sont seuls capables de faire revivre, soient oubliés ? N’est-il pas de mon devoir, et de celui des autres survivants, d’essayer d’empêcher que la mort de millions de victimes ait été vaine ?[18]


[1] Dwork Deborah, Children with a Star : Jewish Youth in Nazi Europa, New Haven, YaleUniversity Press, 1991, p

[4]

[5] Schloss Eva, Kent Evelyn Julia, op.cit, p 36.

[6] Richard Rozen, six ans pendant la guerre, http://history1900s.about.com/library/holocaust/aa021598.htm, 10/09/2004.

[7] United States Holocaust Memorial Museum, http://ushmm.org, 28/10/2004.

[8] “La Mishnah (« répétition ») fait partie du Talmud, l’ouvrage le plus important du judaïsme. Il s’agit d’un recueil de lois concernant tous les domaines de la vie juive : agriculture, vie familiale, droit civil ou pénal, vie religieuse…

[9] Mishnah Niddah 5:6 sur http://www.jafi.org.il

[11] Kornreich Gelissen Rena, op.cit, p 63.

[12] Kornreich Gelissen Rena, op.cit, p 138.

[15] Byrne Beverley, op.cit.

[16] Roth-Hano Renée, Touch Wood – A Girlhood in Occupied France, Puffin Books, New York, Londres, 1989, Préface.

[17] Schloss Eva, Eva’s Story, Edgeware, Castle Kent, 1999, (1992), p 10.

[18] Schloss Eva, Eva’s Story, Edgeware, Castle Kent, 1999, (1992), p 11.

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