Il y a 70 ans, Auschwitz

En 1933, six ans avant le début de la guerre, les Nazis installent leur premier camp de concentration au nord de Munich, qui s’appellera Dachau. Ce camp est destiné à « concentrer » les prisonniers politiques du système en un même lieu. Cependant,  d’autres camps seront rapidement construits.[1] Au départ, les camps ne sont que des camps de répression. Parmi ces camps, 89 sont destinés aux hommes, et un seul aux femmes, Moringen. Au début de la guerre, les Nazis remplissent ces camps de tous les « indésirables » : opposants aux régimes, criminels, Tziganes, Juifs… En 1941, Hitler décide de la « Solution Finale » : les camps de travail n’étant pas assez efficaces pour éliminer les Juifs, il faut trouver une autre solution. C’est ainsi que les premiers camps de la mort sont créés en Pologne. Le premier, Chelmno, ouvre fin 1941, suivi par Belzec et Sobibor en 1942.[2]

Pour la première fois dans l’histoire, les femmes et les enfants ne sont pas épargnés par la sentence : ils sont explicitement condamnés à mort, au même titre que les hommes. En 1986, l’historien allemand Eberhard Jäckel définit l’Holocauste de manière particulièrement appropriée : « L’extermination des Juifs par les Nazis était unique car jamais auparavant un Etat, sous l’autorité responsable de son chef, n’avait décidé et annoncé qu’un groupe spécifique d’êtres humains, incluant les personnes âgées, les femmes, les enfants et les bébés, serait tué, jusqu’au dernier, et mis en oeuvre cette décision avec tous les moyens dont il disposait. »[3]  women concentration

D’ailleurs, les femmes sont particulièrement visées, puisqu’elles sont les génitrices de la ‘race maudite’. Souvent, plus de 50% des Juifs déportés ou assassinés par les Nazis sont des femmes. Deux millions d’enfants meurent pendant l’Holocauste, environ neuf enfants juifs sur dix vivants en Europe à l’époque.

Les enfants sont parfois même des cibles spécifiques. Dans le camp de Neuengamme, près d’Hambourg, vingt enfants de cinq à douze ans ont servi de cobayes humains au médecin SS Kurt Heissmeyer. « Il avait procédé à l’ablation des ganglions lymphatiques sur les enfants et leur avait injecté le bacille actif de la tuberculose par piqûres intradermiques. Le médecin avait aussi introduit le bacille directement dans les poumons de plusieurs d’entre eux à l’aide d’une sonde. Interrogé en 1964, Heissmeyer expliqua que pour lui ‘il n’y avait aucune différence entre les Juifs et les animaux. »[4] Au moment de l’évacuation du camp par les Nazis, les enfants furent pendus à des crochets dans une cave.

la-maison-de-nina

Dans certains camps d’extermination comme Sobibor ou Treblinka, les nouveaux arrivants sont tous exterminés, à part quelques-uns que les Nazis gardent en vie pour faire fonctionner les fours crématoires. Cependant, certains officiers nazis veulent faire croire que les hommes et les femmes auront un sort différent.

Kurt Gerstein, un Allemand  qui a profité de sa position chez les SS pour avertir les Alliés de l’existence des camps, a été envoyé pour travailler sur l’utilisation des gaz à Belzec, un camp d’extermination polonais.

Il a ainsi assisté à l’extermination de 6000 juifs, et témoigne : « Au coin se tenait un SS costaud […]. Ils demandaient ce qui allait leur arriver. Il leur disait  ‘Les hommes devront construire des routes et des maisons. Mais les femmes n’y seront pas obligées; elles feront du travail ménager ou travailleront aux cuisines’. »[5]

Dans le camp de Moringen, deux grandes catégories de déportées apparaissent : une quarantaine de « droit commun » (essentiellement pour prostitution ou avortement) et une quarantaine de « politiques », communistes pour la plupart, qu’on retrouve aussi en beaucoup plus grand nombre dans les prisons du nouveau Reich, souvent en attente d’exécution sommaire. Pour les femmes de Moringen, l’appareil nazi veut bien encore considérer qu’une « rééducation » est possible, et d’ailleurs, le camp est administré par la Nationalsozialistiche Frauenschaft, la Ligue des femmes allemandes. En mars 1938, la direction du camp relève désormais de la SS. Les femmes de Moringen, dont l’effectif est alors d’un millier, sont d’abord transférées dans un nouveau camp à Lichtenburg, puis, au début de 1939, à Ravensbrück dans le Mecklenbourg […] Toutes les détenues sont allemandes, sauf sept autrichiennes. Aux « politiques » et aux « droit commun » s’ajoutent des membres de sectes religieuses, notamment des témoins de Jéhovah. La discipline est féroce, mais la nourriture est encore « acceptable et l’hygiène une véritable obsession. […] Avec la guerre, tout change. En octobre 1940, il y a 10000 déportées dans le camp : Allemandes, Autrichiennes, Tchèques, Polonaises, tantôt Juives, tantôt « politiques », tantôt les deux à la fois. […] Le décret Nacht und Nebel (« nuit et brouillard ») du 7 décembre 1941, qui permet la déportation politique sans jugement dans toute l’Europe occupée et la Conférence du Wannsee, le 20 janvier 1942, décrétant la « Solution finale » pour les Juifs

Auschwitz est devenu « le symbole criminel du régime nazi »[1] Auschwitz fait partie des six camps d’extermination du régime nazi[2], et c’est celui qui a laissé le plus de témoins et de souvenirs. Ce fut aussi le plus grand et le plus meurtrier : environ 1 million de personnes (90% de juifs de plusieurs nationalités, mais également des Polonais, des Russes et des Tsiganes) y ont été assassinés.  A sa création, en juin 1940, il s’agit uniquement d’un camp de concentration pour des Polonais.  C’est en décembre 1941 que le premier gazage « test » au Zyklon B est effectué sur des Russes identifiés comme « des communistes fanatiques et des malades  irrécupérables. » Rudolph Höss, le commandant du camp, expliquera dans ses mémoires qu’Himmler lui a dit que « les centres d’extermination déjà existants dans la zone orientale ne sont pas en état de mener jusqu’au bout les grandes actions projetées. » Auschwitz est choisi à la fois pour ses bonnes dessertes ferroviaires et le fait « qu’il peut être facilement isolé et camouflé ». La main d’œuvre de déportés du camp sera utilisée pour construire un autre camp à trois kilomètres de là, servant uniquement à l’extermination : Birkenau (Auschwitz II). Dans un troisième camp, Auschwitz III- Monowitz est installée l’usine IG Farben.

Les premières chambres à gaz de Birkenau fonctionnent à partir de juillet 1942 : les cadavres sont ensuite brûlés dans des charniers à ciel ouverts. Au printemps 1943 , quatre nouveaux crématoires sont construits.

On estime qu’à l’été 1942, la vérité sur ces camps était connue des démocraties occidentales.[3]

Le monde des camps est un monde où les femmes et les hommes sont irrémédiablement séparés dès leur arrivée dans le camp. La première sélection date du 4 juillet 1942, à l’arrivée d’un convoi de juifs slovaques. Etre un enfant ou une femme accompagnée d’un enfant à l’arrivée à Auschwitz est synonyme de gazage immédiat. Seuls quelques enfants sont laissés en vie pour servir d’esclaves aux Nazis. Le camp est un monde où l’enfance n’existe pas vraiment : s’ils sont laissés en vie, les enfants sont traités comme des adultes.

L’univers concentrationnaire vise à déshumaniser les prisonniers : il n’y a plus ni homme, ni femme, ni jeunes filles, ni femmes mûres; toutes les différences se sont effacées face au traitement inhumain subi. Bruno Bettelheim explique que certains prisonniers ont développé des comportements infantiles, comportements qui ont été entraînés par certaines tortures subies, notamment les travaux forcés et inutiles, l’interdiction d’aller aux toilettes en dehors de certains horaires, le respect dû aux gardes et la privation de rapports sexuels.[4]

Cette impression de nouvelle naissance et de perte d’identité antérieure est renforcée par la substitution du nom par un numéro d’immatriculation tatoué sur les prisonnières, qui donne son titre au roman de Jane Yolen The Devil’s Artithmetic:

J18202. « J parce que je suis Juive, comme toi. Le 1, c’est pour moi, parce que je suis seule. Le 8, c’est pour ma famille, parce que nous étions huit là où nous vivions dans notre village. Et 2, parce que c’est tout ce qu’il en reste, moi, et Wolfe, qui pense qu’il est un 0.»[5]

A l’arrivée au camp, les femmes doivent abandonner leurs vêtements pour des blouses grisâtres et des chaussures dépareillées. Ainsi, Rena – l’auteur éponyme de Rena’s promise  voit ses bottes neuves aux pieds d’une femme SS. Dans leur uniforme, les prisonnières ne ressemblent plus à rien, et les nouvelles venues se confondent avec les anciennes :

« Les étranges créatures que nous avons vues en entrant dans le camp, le groupe rasé et vêtu de gris qui s’est précipité vers les barbelés pour nous regarder, c’était nous ! Nous leur ressemblons tout à fait. Même corps, même robes, même regards vides. […] Elles aussi étaient des femmes mûres et des jeunes filles, ébahies et blessées. Elles aussi souhaitaient un peu de dignité et de compassion. Et elles aussi avaient été transformées en objets de mépris ».[1] women camps 2

[1]  Bitton Jackson Livia, I Have Lived a Thousand Years, Londres, Simon & Schuster, 1999, p 77.

[1]  Conan Eric, “Auschwitz –Les archives du crime”, Le Point, 17-01-2005.

[2] Avec Treblinka, Chelmno, Majdanek, Sobibor et Belzec.

[3] Lévy-Willard Annette, Semo Marc, « Auschwitz et la « solution finale » en six questions-réponses », http://www.liberation.fr, 20/01/ 2005

[4] Bettelheim Bruno, Surviving and other essays, New York, Vintage Books, 1980, (1952), p 76, 77.

[5]  Yolen Jane, The Devil’s Arithmetic, New York, Puffin Books, 1990, (1988), p 113.

[6], transforment Ravensbrück, comme les autres camps de concentration, en camps de la mort.[7]

[1] Sachsenhausen (1936), Buchenwald (1937), Flossenburg (1938), Mauthausen (1938), Ravensbrück (1939)

[2] Strahinich Helen, The Holocaust- Understanding and Remembering, Springfield, Enslow Publishers, 1996.

[3]  Jäckel Eberhard, cité dans La Capra Dominick, Representing the Holocaust : History, Theory, Trauma, Ithaca, Cornell University Press, 1994, p 49.

[4] Bruchfeld Stéphane, Lévine Paul A., Dites-le à vos enfants- Histoire de la Shoah en Europe, 1998, Paris, Editions Ramsay, 2000, p 10.

[5] .’”Dwork Deborah, op.cit, p 78.

[6] Cette conférence décide la déportation vers l’Est et de l’extermination de toutes les populations juives des territoires occupés par le Reich.

[7] Quétel Claude, Femmes dans la guerre 1939-1945, France, Larousse, 2004.

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