Pratique clinique avec les enfants – de la théorie à la réalité du terrain

Un petit coup d’œil dans les coulisses – en avant-première, cet article devant paraître dans le journal PsyPad de Décembre 2015

sous forme de feuilleton, car il est un peu long – premier épisode :

divan ours

« Premier contact »

« Allo bonjour, je vous appelle pour mon fils, il a des difficultés d’endormissement, et puis en fait, depuis quelques temps, j’ai l’impression qu’il est stressé, enfin bon, c’est sûr que depuis trois mois, il a des mauvaises notes à l’école, et mon mari m’a dit qu’il avait vu un film d’horreur, et il ne veut plus dormir seul, et il nous réveille toutes les nuits, et la maîtresse pense qu’il est dyslexique, et comme son petit frère est né il y a cinq mois et qu’il dort dans notre chambre, je pense qu’il fait des cauchemars, et du coup il ne veut plus manger à la cantine, et puis il se roule par terre, et moi je ne sais pas quoi faire, parce que si je crie ça ne marche pas, et puis son père s’énerve, et vous pensez qu’il faut faire quoi ?

  • Bonjour Madame, en effet, la situation paraît un peu compliquée – quel âge a votre enfant ? »

Avec un peu de chance, quand cette maman inquiète vous a appelé, vous étiez dehors, ou au volant – mais vous avez réussi à vous arrêter – ou plongé dans une activité dont vous avez eu du mal à vous extraire. Mais comme vous n’avez pas forcément envie de laisser passer une opportunité de consultation, vous avez répondu.

Premier conseil – toujours un  papier, ou un carnet (c’est mieux, car les post-it volants se perdent vite) sous la main, et de quoi écrire.

Deuxième conseil : identifiez et cernez la demande. Il vaut mieux avoir un minimum de détails sur l’enfant, comme son âge, son prénom, sa classe– il est plus facile de rebondir sur les paroles si on utilise le prénom. Ensuite, tentez de récapituler les points-clés qu’avec un peu de chance vous avez retenus, et pensez à demander s’il existe déjà une prise en charge.

Si on vous dit « il voit un psychologue depuis trois mois, tout ce passe très bien, il aime bien y aller, mais j’aimerais une autre opinion » …Personnellement, je refuse de m’engager sur ce terrain miné. Si on vous dit qu’il est suivi, mais que ça se passe mal, c’est différent.

Autre détail pratique – demandez des coordonnées – numéro de téléphone et/ou mail, et confirmez le rendez-vous par écrit : cela évite en général les lapins.

Rentrons dans le vif du sujet …le premier rendez-vous

Si vous êtes un peu comme moi, vous êtes sorti de la fac de psycho en pensant comme Socrate … « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». On vous a armé de théorie, d’épistémologie de la psychologie, de quelques connaissances sur de multiples sujets, d’exposés approfondis sur des maladies comme le syndrome de Prader-Willi (incidence 1/25000 ) ou le syndrome d’Angelman  (incidence 1/12 000 ) mais il vous manque quelques notions purement pratiques comme les raisons pour lesquelles un enfant a peur la nuit ou fait dans sa culotte à l’école. Certes, vous pouvez vous raccrocher à quelques notions séculaires psychanalytiques : « Il pique une crise quand vous embrassez son papa devant lui ? Ne vous inquiétez pas, Madame, il fait son œdipe » ou encore «  l’encoprésie lui offre des bénéfices secondaires de nature masturbatoire qui lui permettent de manipuler son entourage familial tout en jouissant d’un certain plaisir érotique, et favorise une autopénétration profonde par le pénis fécal, réalisant ainsi une situation où l’enfant est à la fois actif et passif, pénétrant et pénétré »[1]. Si vous avez gardé votre sérieux jusqu’au bout de l’explication, félicitations – il y a toutes les chances cependant que le parent prenne ses jambes à son cou et qu’il adhère ensuite à la rumeur qui veut que du psy au patient, le plus fou n’est pas celui qu’on croit…

Vous vous rendez vite compte que ça ne rassure que très partiellement le parent angoissé qui est venu vous consulter. J’ai personnellement eu la chance d’avoir eu d’une part une autre vie avant celle de psychologue, qui m’a permis de me construire en partie une connaissance interne du monde de l’enfance, de l’adolescence, et de la parentalité, et d’autre part, des mentors fantastiques sur mes lieux de stage, qui m’ont permis d’avoir quelques clés pour aborder les entretiens avec parents stressés et enfants en souffrance. Je ne les remercierai jamais assez !

 

Parmi les questions pratiques …à partir de quel âge serre-t-on la main à un enfant ? En général, pas trop tôt – et pourtant, le contact physique facilite souvent le contact relationnel. Irvin Yalom, un psychiatre et thérapeute américain que j’affectionne particulièrement dit dans un merveilleux ouvrage L’art de la thérapie – Lettre ouvert à une nouvelle génération de patients et de thérapeutes[2] : « Je m’oblige à toucher chaque patient à chaque consultation – une poignée de main, une main sur l’épaule. »

Avec l’enfant, la poignée de main est bien évidemment inopportune – il est plus simple d’établir le contact par un grand sourire, éventuellement une main sur l’épaule, et un compliment « dis-donc, il est super ton camion de pompiers – et il y a une sirène en plus ! » ou « tu as mis la belle robe de princesse pour venir … » A éviter avec les pré-adolescents si vous voulez avoir une chance qu’ils acceptent de revenir … Ensuite, laissez –les explorer l’espace ; si comme moi vous avez la chance d’avoir des animaux dans votre lieu de consultation, cela favorise grandement l’acclimatation.  Si vous recevez l’enfant seul, commencez par fixer une durée de rendez-vous raisonnable d’une demi-heure – il sera temps ensuite, lorsque vous aurez fait plus amplement connaissance, d’allonger ou de raccourcir ce temps.

La consultation avec l’enfant

Je ne vous apprendrai rien en disant que la pâte à modeler, les jeux de société, les Playmobils, les poupées sont vos meilleurs outils de travail avec un enfant. Pas besoin d’être un créatif né ou un artiste confirmé – si vous êtes comme moi assez peu doué en modelage, il vous suffit de mettre la pâte à modeler à disposition de l’enfant, et de faire semblant de faire quelque chose avec le morceau que vous malaxerez pendant la séance…

Le dessin est bien sûr le médium par excellence de l’entretien avec l’enfant. Le dessin de famille, en particulier, peut vous apporter des éléments intéressants – tel celui de cette petite fille qui a dessiné sa mère, ses grands-parents, ses oncles et tantes… Son père perdu quelque part dans cette famille élargie, mais point de trace de son frère ainé ! Pensez à observer l’ordre de dessin, et à demander à l’enfant de commenter les personnages. Le dessin des cauchemars sert également – on chiffonnera ensuite la feuille, ou on la déchirera pour la jeter, ou on l’enfermera dans un tiroir fermant à clé. Le dessin vous apporte donc des informations précieuses sur l’état mental de l’enfant, mais aussi sur son développement moteur (bonhomme têtard ou cinq doigts à chaque main à quatre ans …)

Il arrive plus souvent qu’on ne le croit que malgré la superbe pochette de feutres et l’assortiment de crayons de couleur, que l’enfant se refuse à dessiner – ou encore que l’enfant vous explique qu’elle ne peut pas dessiner sa famille, car il n’y a pas la couleur exacte de la peau dans les feutres – ou qu’il dessine, puis déchire la feuille parce que « c’est pas beau ». Autant d’indices sur le fonctionnement de cet enfant.  Avec les adolescents, ce n’est en général même pas la peine d’essayer, même si certains dessins peuvent être particulièrement utiles dans les cas de troubles du comportement alimentaire.

Il y a donc ceux qui refusent de dessiner, et ceux qui refusent de parler …On vous a appris que le patient devait avoir le monopole de l’espace de parole, et vous vous retrouvez avec un enfant qui répond de manière monosyllabique, ou pire, qui dit « je sais pas ». Le « je sais pas » est l’impasse absolue, le mur sur lequel vos théories se fracassent.

« Vous avez fait quoi à l’école ce matin ? »

  • Je sais pas
  • Et ce weekend, tu es allé au parc ?
  • Je sais pas
  • Tu as mangé quoi à la cantine aujourd’hui ?
  • Je sais pas »

En sachant que l’enfant auquel vous vous adressez à une intelligence correcte – voire même supérieure à la normale – vous subodorez qu’il y a anguille sous roche et qu’il ne s’agit probablement pas d’une amnésie rétrograde, ni probablement même d’un refus conscient de répondre. Par contre, il vous faut débloquer la situation. Je vais citer ici Serge Tisseron, dans Fragments d’une psychanalyse empathique : « un patient qui entend évoquer par son thérapeute des difficultés semblables à celles qu’il vit lui-même se sent encouragé à y faire face. Il peut se dire : si mon thérapeute a traversé une épreuve semblable et l’a dépassée, je le peux aussi. » Là encore, on semble franchir un tabou de la thérapie – parler de soi ? Inadmissible ! Et pourtant, avec les enfants, ça marche plutôt bien – qu’on parle de son enfance réelle ou d’une enfance fabriquée pour l’occasion, ou même de tout autre chose qui permettre à l’enfant de s’accrocher au train du discours et de dépasser le « je sais pas ».

Tisseron dit aussi : « Il est parfois utile de formuler à un patient que ses préoccupations sont normales en égard à son âge ou à sa situation familiale, ou que certaines attitudes de ses parents à son endroit dans son enfance étaient habituelles dans leur groupe social. » J’ai entendu récemment un enseignant dire à propos des enfants à haut potentiel « ce ne sont pas des enfants exceptionnels » – je préfère dire que tous les enfants sont exceptionnels, mais ils n’aiment rien tant que d’être comme les autres, et en général, ils apprécient qu’on les rassure sur ce point.

[1] Dumas, J., Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, p427

[2] Yalom, I., (2013) ,L’art de la thérapie, Paris, Editions Galaade.

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